Cher Parisien,
N’aie pas peur. Cette fille bizarre n’est pas méchante. Elle a simplement expérimenté pour toi le Matin-Boulet.
Les Matin-Boulet, toi aussi, tu connais. C’est ce matin fantastique où tu te foules un orteil en voulant le poser hors du lit. Ce fameux matin où tu aurais dû y rester, mais où il est déjà trop tard.
Ce matin-là, donc, la Grande Greluche que je suis sors tout de même sans trop d’encombres de son placard. Elle part travailler, mais plus tôt que d’habitude, parce qu’elle doit aller chercher des billets à la gare.
Grande Greluche du 3ème étage monte dans l’ascenseur. Une rose est là, coincée dans la petite barre horizontale. C’est un piège. Grande Greluche ne le sait pas. Elle hésite à sortir son appareil photo, et cette hésitation dure très exactement le temps de descente des trois étages.
Lorsque l’ascenseur s’est ouvert, ce jour-là, tout le rez-de-chaussée, et peut-être toi, avez pu apercevoir Grande Greluche entrain de prendre en photo une rose rouge qui n’avait rien demandé à personne. Mais pas longtemps, parce que la porte de la cabine s’est aussitôt refermée. Quelqu’un de normal voulait descendre.
Grande Greluche coincée a donc remontée 11 étages en s’efforçant de conserver un air dégagé. Le type est entré (et “le type”, j’en ai conscience, ça peut aussi être toi, Parisien), a dit bonjour. Grande Greluche, c’est moi, a répondu “Bonsoir”. J’ai vu l’ascenseur redescendre. Je me suis apprêtée à sortir de la machine diabolique (celle qui monte et qui descend, suis un peu), et j’ai failli heurter ma voisine – elle l’avait arrêté au 3ème. Incrédule, elle est quand même montée, se risquant à me demander si j’avais changé d’étage.
…
Non, c’est juste un Matin-Boulet.
C’est pourquoi, cher Parisien, je te suis infiniment reconnaissante de ne pas avoir fait de remarque quand, ayant récupéré mes billets à Montparnasse, j’ai repris le métro dans le mauvais sens. Sans m’en apercevoir pendant trois stations.
Ni quand j’ai décoré ma chemise blanche avec la moitié de mon thé.
Ni même quand je t’ai marché sur les pieds dans la rue. Ou que, mimant ma conversation téléphonique avec animation, je t’ai mis un doigt dans l’œil.
Parce que chez moi, les Matins-Boulets durent un peu plus qu’un matin.
Sans rancune.
Grande Greluche

ça arriiiiiiive :)
(ça fait plaisir de te relire !)