Cher bénévole de la croix-rouge,
Hier, tu tentais de m’arrêter dans la rue pour me convertir à la bonne cause, moi, saleté d’étudiante hautaine et méprisante qui pourrait quand même faire un effort pour placer correctement ses millions. Or, en déménageant à Paris, j’ai naturellement développé un curieux talent. L’Escamotage Instantané, soyons honnête, ne s’applique qu’à ce genre de situation. (J’ai essayé après avoir dit un truc embarrassant qui jetait un vieux froid dans une assemblée de 50 personnes. Quand j’avais rouvert les yeux, j’étais toujours là.) Mais pour toi, bénévole, je peux soudain me transformer en business-girl dans la rue, déclencher une conversation absolument cruciale sur mon portable endormi, dénicher dans le ciel quelque chose de particulièrement fascinant (cette variante n’est pas sans danger quand il s’agit de traverser la route en même temps) ou même filer comme le vent, tu me vois, tu me vois plus.
Mais depuis peu, j’ai remarqué que la croix-rouge (bon, ou médecins sans frontière, ou les représentant du NPA, et tout ces gens en tee-shirt colorés), elle aussi, évoluait. Tandis que je me perfectionnais tout à fait naturellement dans l’art de la feinte, en face, l’ennemi mettait au point une contre-attaque démoniaque. En mettant en poste des types beaux comme des dieux, par exemple. Alors, forcément, le jour où mon portable fait semblant de sonner juste au moment où il allait m’aborder, le beau gosse surgit devant mes pupilles fait jouer son sourcil droit et voit aussitôt le trouble dans mes yeux. Et merde.
Du coup, j’ai commencé à avoir un peu la trouille. Parce que j’ai toujours su être sympa en feintant la recrue humanitaire, passant mon chemin avec un grand sourire et un air désolé, j’suis pressée, et en plus on m’appelle, allo ? Alors, que va-t-il advenir de ma belle assurance si je dois éconduire des types qui agitent les cils sur des yeux à se prendre le poteau dont je me rapproche dangereusement ?
Heureusement, hier, j’ai eu la réponse. En voyant au loin ce dangereux énergumène, bouille adorable et sourire irréprochable, j’ai su que j’étais la proie. Il ne s’en cachait même pas, se frayant un chemin au sein de la foule sans me quitter des yeux. Son “mad’moiseeel..” s’est un peu perdu dans l’agitation, peu importe, il savait que je l’avais vu. En levant l’œil, je me suis crue cuite.
J’allais dire quelque chose de nul.
J’allais perdre la partie, j’allais abdiquer. Mais…
C’est lui qui a pris la parole. Et il a dit :
“Est-ce que je peux vous parler d’amour et d’eau fraîche ?“
En une demi-seconde, j’ai retrouvé ma contenance, mon sourire un peu arrogant, et j’ai répondu “Non merci, c’est gentil” avant de m’éclipser en contenant avec difficulté le fou-rire qui commençait à me secouer.
C’est un fait, cher bénévole : tant que toi et tes semblables pratiquerez l’Accroche Ridicule, Grande Greluche n’aura pas à “accorder deux minutes de son temps à la bonne cause”.
Grande Greluche
P.S. Si vous voulez me guillotiner pour manque de civisme, disons vendredi soir, et assez rapidement – j’ai un rendez-vous juste après pour ma lapidation pour cruauté gratuite.
